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  • Photo du rédacteurMarie-France Lesage

Andalousie


Didier discute avec deux Sénégalais sur la plage de La Caleta à Cádiz.

Ils ont planté leur tente sous l'ancienne station thermale de Notre-Dame de La Palma,

un magnifique ensemble architectural Art Déco.

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À Cádiz, plus vieille cité d’Europe, construite sur un rocher au milieu de la mer, que le train rejoint via un isthme, le soleil encercle la ville, sans réussir à la pénétrer en ce mois de janvier. Il chauffe le dos de la cathédrale, s'étale le long de l’Avenida Campo del Sur, puis s'endort comme une orange trop mûre sur la plage de la Caleta, imprimant l'ombre bleue des palmiers sur les murs de béton.



Autant Cádiz est tirée au cordeau avec ses rues étroites, sombres et glaciales, balayées par un vent marin courant entre les hautes maisons, autant Jerez de la Frontera

est moyenâgeuse avec son dédale de rues et ruelles bordées d'antiques palais et bodegas que l’on retrouve enclavés dans tous les quartiers.


À Jerez, l’effervescence de la place Arenal contraste avec le calme des rues. Les murs des maisons sont comme des murailles, les fenêtres sont closes derrière les barreaux verticaux et les moucharabiehs. À l’étage, de minces loggias vitrées et désuètes surplombent d’étroits trottoirs. De temps en temps, une porte ouverte laisse apercevoir une entrée pavée d'azulejos avec ces petits sapins sans tête, aux branches bien horizontales puis un patio de marbre blanc, un palmier en pot et quelques géraniums malingres en cette saison hivernale.



Les bodegas sont ouvertes à tous les vents. Les portes et les fenêtres sont entrebâillées comme en pleine chaleur. Ici, elles s’appellent tabanco : des caves à vin où l’on tire le précieux nectar directement du tonneau. Quand c’est le vin jeune de l’année, le Mosto, un drapeau rouge accroché à la devanture le signale. Certaines organisent des soirées flamenco. Mais ce soir, il y a peu d’amateur, ce qui fait que nous nous retrouvons assis au devant de la scène : une estrade de bois usé, élimé, servant de caisse de résonance aux pas effrénés du danseur, se tordant comme un serpent, prenant à témoin sa chemise qu’il triture dans tous les sens, avec passion, déliant les bras, les mains torturées, implorant le ciel, les cinq doigts dansant indépendamment avec élégance. Il forme un trio parfaitement synchronisé avec le guitariste et le chanteur à la voix gutturale, rauque, puissante, émouvante, désespérée, rythmée par le martèlement des pieds et le claquement des mains. Un spectacle d’une puissance sidérante.

D’autres soirs, nous profitons du spectacle gratuit, accoudé au comptoir un verre de Fino ou de Vermouth en main.



Le matin, nous déjeunons sur une terrasse. Sous le ciel bleu d'azur, une chanteuse de rue entame Piense a mi . Il m'est impossible de ne pas penser au film Talons aiguilles d’Almodovar même si le décor autour de nous ne rend pas la couleur de la movida. La ville est populaire, ordinaire. La place est submergée par les relents du marché aux poissons. Les clients s'y pressent autour des étals de merlus, de seiches, d’écrevisses et autres fruits de la mer. Les bazars bon marché, aux vitres sales et bardées d'affiches annonçant les soldes, débordent sur les trottoirs. Les rues grouillent de gens, avançant en tout sens, lentement, d'une échoppe à l’autre, comme les caracoles dans le bac de ce vieux marchand dont l’épouse, épaulée par ses deux adultes de fiston, nettoie puis découpe en petits morceaux une salade qu’ils entassent dans de petits sacs de plastiques transparents. Une laitue locale, appelée Aranina verdura, qui ressemble à nos plantes de pissenlits auxquelles nous aurions arraché le limbe foliaire. Cette verdure, achetée par de nombreux clients, entrera dans la confection de plats locaux.



Dans un kiosque, au centre de la place, Manuel cuit les churros, plongeant un ruban de pâtes dans l'huile bouillante. Muni de deux baguettes, il soulève cette couronne et l'égoutte avant de la poser sur la plaque métallique, de la couper en morceaux avec de gros ciseaux qu'il jette sur un papier gris pour les peser et les emballer comme un cornet de frites. Pendant ce temps, je fais la file attendant patiemment mon tour. Je les dégusterai avec un chocolat chaud tellement épais que je le laperai à la cuillère.

Les jeunes femmes portent les cheveux noirs, les plus âgées rattrapées par le blanchissement les teintent en blond. L’habillement est ordinaire sauf le dimanche de la Pasarela, chez Tio Pepe, le célèbre producteur de Jerez, où les talons hauts et les bijoux sont de sortie dans la bousculade du défilé de mode de la fashion week du flamenco.



Le dimanche matin, nous rejoignons une des six paroisses de la ville. Nous suivons la foule qui converge vers la vieille église gothique de San Mateo, l’une des plus anciennes de la ville construite après la reconquête de Jerez en 1264. À l’intérieur, nous observons

un groupe d’adolescents malingres, vêtus de T-shirts rouges, se préparer pour porter San Mateo.



Ils sont plusieurs dizaines à enrouler de longues écharpes au bas de leurs reins puis à se faufiler sous le brancard tapissé de tissu rouge, garni d’antiques bougeoirs bringuebalants, de chrysanthèmes et choux d’ornement mauves, sur lequel trône la statue du Saint. Celui-ci, le regard droit, la mitre rouge et la cape bordeaux, rehaussé d’or, nous bénit de sa main droite, l'index et le majeur relevés. Il tient sa crosse, dans la gauche. La procession avance d’un pas chaloupé au son de la fanfare qui joue : El Valle de tu amor. Les tambours marquent la cadence. Les murs amplifient et renvoient le tumulte des cuivres. Au son de Perdon, on réactive les bougies.



San Mateo domine un cadre de bois doré et ajouré à travers lequel les quatre cinquantenaires qui flanquent les coins du brancard, donnent des ordres à la vingtaine de gamins qui peinent sous cette lourde charge, quatre hommes bedonnant, postés aux quatre coins, stimulant les porteurs aveugles, en les dirigeant de la voix.



Le passage dans les ruelles étroites étant souvent calculé au centimètre près. Virgen de la estrella se termine, ce qui permet un nouvel arrêt sur la place suivante. Les musiciens papotent, fument une cigarette. On permute les porteurs. Comme au théâtre, trois coups sur le brancard et on redémarre. Les candélabres et San Matteo se redressent. Le passage est étroit, les ordres fusent, une main pousse légèrement le char comme si elle pouvait, à elle seule, diriger cette lourde masse. Les portefaix progressent en trainant les pieds, lentement, avançant leurs baskets de quelques centimètres. La musique accélère, les pas aussi. Les musiciens entonnent Reina di ma amargura, suivi de Salva.



Voilà déjà deux heures qu’ils tournent dans le quartier. Didier n’a plus de batterie après le mitraillage effectué tout le long du parcours. Aussi, nous montons les attendre au bar de la place, près de l'église.

Lors de notre voyage à Téhéran, j’avais comparé les processions iraniennes à celles d'Andalousie. Pourtant, ici, elles sont moins hiérarchisées, les femmes côtoient les hommes et les enfants participent.

https://www.marielesage.be/post/iran-ashura


À douze ans, j'ai aussi porté la vierge pour la procession du Christ-roi, lors de la fête paroissiale du mois de juin. Nous étions six jeunes filles, en jupe plissée bleu foncé, chemisier, gants et bas blancs. Le doyen clôturait la procession, exhibant l’encensoir, protégé par un dais, porté par quatre notables dont le père de ma meilleure amie. Pendant ce temps, mon père jouait aux cartes au café du commerce.



Après deux heures trente, la procession arrive enfin devant notre bar. Un reste de glaçon se liquéfie dans mon verre de vermouth vide. San Matteo sort de la ruelle toujours en chaloupant. Le païen côtoie de plus en plus le religieux. Le sacré s'encanaille. Sur la terrasse, un octogénaire se redresse au passage de la statue, les autres restent affalés devant leurs tapas et leur cerveza. San Matteo, toujours statique, continue sous un nuage d'encens.

Malgré la fatigue, les deux porte-étendards de la fanfare sont toujours aussi hiératique que la statue. Quel magnifique apéro musical.!

En attendant de rentrer dans l'église, San Mateo danse d'un pied sur l'autre. Trois coups et il redémarre au son des cloches puis des applaudissements, un dernier quart de tour et il entre délicatement dans l’église par les vantaux grands ouverts. C'est très impressionnant. Arrivés dans la nef, le brancard part en marche arrière pour se ranger à gauche de l’autel, Le prêtre, l'ayant accueilli à l' entrée de l’église, attend que les manœuvres soient terminées pour entamer un Pater et un je vous salue Marie. Il termine en bénissant la foule et clôture par un signe de croix que je m'étonne de reproduire. C’est sans doute du au climat religieux de cette matinée et aux réminiscences catholiques de mon enfance tellement bien enracinées. Sous les applaudissements, les jeunes sortent de dessous le Saint, la nuque rouge, le harnais dans la main. Les guides s’embrassent. Tout s'est bien déroulé!



Le lendemain, attendant Didier, assise sous les orangers devant l’Alcazar, je regarde les ouvriers communaux ratisser les oranges tombées au sol. Leur container bleu a moitié rempli de fruits embaume la marmelade.

Nous partons visiter une bodega. Elles ont toutes la même architecture : de hauts hangars aux murs épais construits à hauteur de rue. Elles sont aussi fraîches que des églises. Certaines avec leurs hautes colonnes s’apparentent à de véritables cathédrales. À leur sommet, elles sont percées de fenêtres qui permettent d’aérer la pièce suivant l’orientation du vent. Celles-ci font entrer le Poniente, vent d’ouest frais et humide, apporté par l’Océan atlantique et empêchent le Levante, vent d’est, sec et torride, d’entrer. Le sol est humidifié pour accentuer la fraîcheur de l’air.



Une race de petit ratier est propre à ces entrepôts. Appelé Ratonero Bodeguero Andaluz, il chasse les souris et les rats qui courent entre les tonneaux. Ces derniers, empilés le long des murs, ne bougent jamais de place. Ils sont superposés sur plusieurs rangées. Le plus jeune des vins se trouve sur le rang supérieur. Il sera transvasé plus bas au fur et à mesure de son vieillissement. Chaque vin porte un nom et un signe à la craie sur la face du tonneau le définit. Le sherry est issu des trois cépages que sont le Palominofino, le Moscatel et le Pedro Gimenez. Le plus jeune sherry, le Fino, a trois ans. Le deuxième est le Palo Cortado, représenté par le signe d’un bois brisé. Il fait 21 degrés et est âgé de vingt ans. Vient ensuite l’Amontillado, l’Oloroso qui est vieux de quarante ans et dont les gentlemen se parfumaient puis le Pedro Gimenez. Le signe MD signale que le tonneau renferme un Medium Sweet qui donne un vermouth composé de 90% d’Amontillado et 10 % de Pedro Gimenez. D’autres tonneaux avec les lettres VOS renferment du Very Old Sherry ou VORS, Very Old Rey Sherry.

Le vinaigre de Jerez est fabriqué uniquement pour le marché français.


Après une semaine, nous quittons la gare de Jerez couverte d’azulejos pour rejoindre la somptueuse et touristique Séville. L’Alcazar et la cathédrale y sont magnifiques pourtant c’est l’authenticité de Jerez de la Frontera qui retiendra nos souvenirs.


Bassin dans l'Alcazar de Séville


Musée de la Giralda










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